Le premier secrétaire et le candidat
« [Party renewal] was central to Blairism: reform of the nation required reform of the party; the one was dependent upon the other. » (Philip Gould)
Leçons de 2006
La primaire organisée en 2006 par le Parti socialiste ne peut être comparée à une primaire à l'américaine.
Aux États-Unis, le système des primaires a pour vertu de ménager une grande liberté à celui qui en sort vainqueur. Oint du suffrage universel, il est en quelque sorte affranchi de son parti et libre de constituer son équipe, libre de concevoir son projet, libre d'articuler son message, libre d'aller comme il l'entend au devant de ses électeurs.
À l'inverse, bien qu'investie en 2006 dès le premier tour de scrutin pour représenter le Parti socialiste à l'élection présidentielle, Ségolène Royal a dû composer doublement : dans le choix de ceux avec lesquels elle s'affichait sur le devant de la scène, du fait de la pression des uns et des autres pour être associés à sa campagne ; dans le choix des propositions qu'elle allait porter devant les Français.
Les compromis ont été progressifs et presque insidieux. Une fois désignée, en dépit des audaces du début de sa campagne – celles-là mêmes qui lui avaient permis de l'emporter – Ségolène Royal avait tant concédé qu'il lui était impossible de choisir son équipe, d'aller au devant des Français suivant sa méthode – la démocratie participative – ou de porter un projet politique au confluent des valeurs de son parti et de son engagement personnel.
La primaire organisée par le Parti socialiste en 2006 a pourtant été marquée par une double ouverture, théoriquement vertueuse : ouverture du « club » des présidentiables en l'absence d'un premier secrétaire charismatique ; ouverture du corps électoral, accessible à tous les Français avertis et disposés à s'acquitter de 20 euros comme prix de l'adhésion au Parti. Quiconque remportait cette compétition ouverte, arbitrée par un corps électoral large, aurait dû en tirer une légitimité incontestable et bénéficier d'un triple effet d'entraînement : vis-à-vis des autres partis de gauche, vis-à-vis de Nicolas Sarkozy et auprès de l'opinion publique.
Mais le choix d'imiter les primaires à l'américaine n'a été fait que par défaut. C'est parce que le premier secrétaire a échoué à s'imposer que la compétition a pu être déclarée ouverte. En ne revendiquant pas l'investiture, le premier secrétaire a révélé la division et la faiblesse de ses soutiens. Il a en quelque sorte admis qu'il était dépourvu de l'autorité suffisante pour mettre le Parti en ordre de bataille. La primaire n'a donc eu lieu que parce que le Parti n'était pas en mesure de rassembler ses forces. Et faute de leadership, elle n'a en elle-même permis ni d'éclipser les perdants, et donc de rassembler le Parti derrière Ségolène Royal, ni, à défaut, d'affranchir cette dernière du Parti pour lui permettre d'aller seule et librement au-devant des Français. La primaire a été, non un remède, mais un palliatif à la division du Parti.
Aussi les conditions d'organisation de la primaire apparaissent-elles rétrospectivement comme un signe annonciateur de la défaite. Parce que les socialistes étaient divisés, il se sont abîmés dans l'indécision sur la question du leadership. Or, à l'heure où les Français souhaitaient récompenser le volontarisme dans l'action, il leur était impossible de donner la majorité à un parti chancelant sur son projet politique, miné par les divisions et incapable de contrer efficacement l'adversaire. Car qui peut défendre les intérêts de la France s'il ne sait se défendre lui-même ? Bien que considérée comme la seule capable de battre Nicolas Sarkozy, bien que facteur de changement et souffle nouveau indispensable à la victoire, Ségolène Royal a été empêchée par la division de son parti – cette division même qui, paradoxalement, avait ménagé les conditions de sa désignation.
Enjeux pour 2008
Le candidat socialiste à l'élection présidentielle de 2012 ne pourra l'emporter que si le Parti socialiste change. Au Royaume-Uni, les travaillistes ont d'abord dû profondément changer le Labour pour pouvoir gagner à nouveau la confiance des Britanniques. Il en va de même pour le Parti socialiste. Les socialistes ne convaincront les Français qu'ils peuvent changer la France que s'ils prouvent d'abord qu'ils sont capables de changer eux-mêmes. Le monde a changé, le Parti socialiste doit changer lui aussi pour rester fidèle à sa mission.
Les postulants au premier secrétariat qui veulent faire gagner le Parti tout en excluant d'être candidats en 2012 sont des menteurs ou des inconscients. Encore une fois, pour battre la droite, le Parti socialiste n'a d'autre impératif que le changement. Dès lors, de deux choses l'une. Soit le premier secrétaire désigné en 2008 réussit à changer le Parti et, fort de cet accomplissement, il abordera la primaire en position de force et s'imposera comme candidat à l'élection présidentielle. Soit il échoue à changer le Parti et le candidat socialiste, quel qu'il soit, perdra face au candidat de la droite en 2012.
Pour autant, le premier secrétaire désigné en 2008 ne doit pas être considéré comme le candidat naturel du Parti à l'élection présidentielle. Pendant trois ans, il devra d'abord s'atteler, non à préparer sa candidature en 2012, mais à changer le Parti. Les statuts qui devraient être adoptés en convention nationale le 14 juin 2008 prévoient qu'un congrès aura lieu au moins un an avant les échéances présidentielles et législatives de 2012. Le premier secrétaire remettra alors son mandat en jeu et les militants devront juger de son action en tant que leader du changement dans le Parti. Ce n'est qu'ensuite, dans un délai de trois mois, que suivra la désignation du candidat ou de la candidate du Parti à l'élection présidentielle.
Dans un sens comme dans l'autre, il ne peut y avoir de lien nécessaire entre le premier secrétaire du Parti et son candidat à l'élection présidentielle. Le changement peut venir d'un premier secrétaire présidentiable s'il possède le leadership indispensable pour faire évoluer le Parti. Il peut aussi être dû à un premier secrétaire non présidentiable au départ, mais qui gagnera ces galons justement parce qu'il aura réussi, envers et contre tout, à changer le parti.
Le critère « être présidentiable ou pas » ne peut donc jouer ni dans un sens ni dans l'autre dans le choix du premier secrétaire. En revanche, les militants devront choisir leur prochain premier secrétaire en fonction de deux critères qui conditionnent la victoire de la gauche en 2012 : la volonté et la capacité de changer le Parti socialiste. Que le leadership soit une qualité indispensable pour mener à bien ce changement n'est finalement qu'une donnée du problème.
http://www.emergence-s.org/?q